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Balado : Le discours public

Épisode 7 : L’environnement et la civilisation

Nous nous entretenons avec le professeur Thomas Homer-Dixon et Paul Hanley sur le changement de civilisation que l’humanité doit opérer afin de construire un monde juste et durable. Le professeur Homer-Dixon est le fondateur et le directeur du Cascade Institute, et M. Hanley est un auteur et un chroniqueur sur les questions environnementales.
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Le texte a été édité par souci de concision et de clarté. 

DELARAM ERFANIAN (responsable de la communication, Bureau des affaires publiques) : Alors que nous entrons dans la deuxième vague de cette pandémie, nous pensons de plus en plus à ses conséquences à long terme pour la société canadienne et l’humanité dans son ensemble. En cette deuxième saison du Discours public, nous nous sommes penchés sur le type de société que nous voulons créer lorsque nous sortirons de cette crise. 

Une dimension importante de ce processus est la nécessité d’apporter des changements significatifs à notre relation avec l’environnement. La crise climatique, qui se traduit par une exploitation non durable des ressources de la terre, exige de nouvelles formes d’action collective si nous voulons construire un nouvel avenir pour l’humanité. Mais comment pouvons-nous susciter une action collective à grande échelle ? Où pouvons-nous trouver l’espoir et l’inspiration pour construire un avenir meilleur ? Je souhaite la bienvenue à Paul Hanley et Thomas Homer-Dixon à cet épisode du Discours public. Je suis ravie que vous puissiez vous joindre à nous. 

PAUL HANLEY : Merci de nous recevoir.

DELARAM : C’est un tel honneur de vous avoir tous les deux. Paul, vous êtes l’auteur de Man of the Trees (l’Homme des arbres) sur Richard St. Barbe Baker, et de Eleven (Onze), que vous décrivez comme un appel à la conscience pour vivre dans un monde de 11 milliards d’habitants. Et Thomas, vous avez publié un certain nombre de livres à succès, dont The Upside of Down et The Ingenuity Gap. Et votre livre le plus récent s’intitule Commanding Hope : The Power We Have to Renew a World in Peril

Nous invitons généralement nos invités à se présenter. Pourriez-vous chacun dire quelques mots sur vos origines et sur vous-même, et nous dire tout ce que vous aimeriez nous dire au début de notre conversation ? 

THOMAS HOMER-DIXON : Paul, vous voulez commencer ?

PAUL : Bien sûr. Je m’appelle Paul Hanley et je suis né et j’ai grandi en Saskatchewan. J’y ai vécu toute ma vie, et j’ai grandi dans une ville, mais, bizarrement, je suis devenu enchanté par le jardinage et l’agriculture. Je me suis vraiment intéressé aux questions environnementales, puis j’ai longtemps écrit à ce sujet. 

Récemment, j’ai déménagé à Molokai en Hawaï et je collabore avec les gens d’ici sur certains des mêmes sujets : comment développer un sentiment de communauté ce qui, je pense, se reflète ensuite dans le monde naturel qui nous entoure. 

THOMAS : Je suis « Tad » Homer-Dixon. Et je suis actuellement sur l’île de Vancouver, sur la côte sud-ouest de l’île de Vancouver. Et j’enregistre ceci depuis une maisonnette sur une falaise surplombant la mer. 

J’ai grandi sur l’île de Vancouver, puis je suis parti dans l’Est pendant plus de 40 ans pour étudier et travailler aux États-Unis. J’ai fait mon doctorat au MIT en relations internationales et je suis revenu au Canada pour travailler à l’Université de Toronto, où j’ai dirigé pendant de nombreuses années le programme d’études sur la paix et les conflits. Puis, en 2008, je suis allé à l’université de Waterloo où je me suis concentré sur les questions liées à la science des systèmes complexes et sur la manière dont les sociétés réagissent aux stress déterminants auxquels elles sont confrontées ; comment innovent-elles ou parfois n’innovent pas.  

Je me suis beaucoup intéressé à l’échec de la société à faire face à des problèmes majeurs comme le changement climatique et la transition énergétique. L’année dernière, ma famille et moi sommes revenus sur l’île de Vancouver et je dirige maintenant un nouvel institut de recherche qui se concentre sur la manière d’accélérer les changements positifs pour l’humanité. Il s’agit du Cascade Institute de l’Université Royal Roads. L’intention du Cascade Institute est d’essayer de produire, d’identifier ce que nous appelons des « points d’intervention à fort effet de levier », qui sont des moyens de changer la trajectoire de l’humanité aussi rapidement que possible ; par exemple, pour répondre au problème du changement climatique. 

DELARAM : Merveilleux. Paul, si je peux commencer par vous. Je voulais vous poser des questions sur les valeurs et les principes. Dans Eleven, vous avez écrit sur le fait que notre culture mondiale dominante nous incite à poursuivre une croissance matérielle perpétuelle, et qu’une transformation culturelle sera nécessaire. Quels sont donc les valeurs et les principes nécessaires à cette transformation ? Et où les voyez-vous en action aujourd’hui ? 

PAUL : Eh bien, je suppose qu’une des choses dont je parle dans Eleven est l’idée que notre monde extérieur, notre environnement naturel, est le reflet de notre monde intérieur, du type de monde humain, du monde de nos relations — l’ensemble des relations que nous avons et aussi nos relations avec nous-mêmes. Je pense que lorsque les sociétés humaines sont en quelque sorte fracturées, et que nous sommes gouvernés par tous ces « ismes » — tous les préjugés, le racisme, les inégalités, les préjugés de classe, et aussi le nationalisme qui est, je pense, l’un de nos derniers préjugés acceptables — lorsque les sociétés humaines sont désintégrées et fracturées de cette manière, nous voyons la même chose se produire dans le monde naturel qui nous entoure.

Afin de rétablir l’équilibre du monde naturel, je pense que les êtres humains doivent vraiment se regarder eux-mêmes et voir comment nous pouvons transformer notre monde intérieur et nos relations. Je pense que lorsque nous aurons des valeurs qui sont formées autour de l’unité — et l’unité est une sorte de principe pivot autour duquel tout le reste tourne — nous créerons prioritairement un sentiment de justice, un sentiment d’égalité. Et quand nous commencerons à construire ce genre de relations profondes entre les gens autour de l’unité, et de l’amour, nous commencerons vraiment à voir que le monde naturel qui nous entoure est aussi transformé.

Je crois que vous avez dit : « Où voyons-nous ces valeurs se concrétiser aujourd’hui ? » J’ai été chroniqueur environnemental pendant 27 ans et j’ai écrit des milliers d’articles, et ils étaient à peu près partagés également entre cette vision apocalyptique de l’avenir et le fait que tout s’écroule, et l’autre moitié des articles qui parlaient de gens qui faisaient des choses vraiment étonnantes dans le monde entier pour résoudre ces problèmes. Et je pense vraiment que tout ce que nous devons faire pour rendre le monde meilleur, pour créer un monde durable et juste, est déjà fait quelque part par quelqu’un. 

DELARAM : Thomas, je voulais aussi vous demander — parce que vous étiez connu pendant de nombreuses années comme un pessimiste sur les différentes menaces à la sécurité mondiale et que certaines de vos prédictions se sont réalisées — et pourtant, votre nouveau livre parle d’espoir et c’est un concept qui est souvent utilisé en politique, mais qu’on rencontre moins souvent en sciences sociales. Que signifie avoir de l’espoir pour un avenir différent ? Et qu’est-ce qui, selon vous, devrait nous donner de l’espoir ?

THOMAS : Il est vrai que dans mes livres précédents —The Ingenuity Gap, publié il y a environ 20 ans, et The Upside of Down, publié en 2006, j’ai exposé, en utilisant les meilleures données scientifiques disponibles à l’époque et les meilleures sciences sociales, ce qui, selon moi, était susceptible de se produire dans les années 2020 ; et de nombreuses formes de rupture sociale, de radicalisation et de crise environnementale, que j’avais anticipées à l’époque commencent à se manifester maintenant.  

On m’a très souvent appelé « catastrophiste ». Il semble que je n’aie plus souvent cette étiquette ces jours-ci. Ces livres se veulent vraiment un diagnostic ; ils essaient de déballer les causes et les mécanismes sous-jacents de la crise à laquelle l’humanité est confrontée à l’échelle planétaire.   

Mais à ce stade, je pense que le diagnostic est relativement clair et j’ai senti que, surtout pour mes enfants — Sarah et moi avons une fille, Kate, qui a douze ans, et un garçon, un jeune homme maintenant, Ben, qui a quinze ans — j’avais besoin de me concentrer sur leur avenir et sur la possibilité qu’ils aient un sentiment de possibilité positive, d’espoir pour l’avenir. J’ai réalisé, en fait, à l’endroit même où je me trouve en ce moment sur cette falaise, au sud de l’île de Vancouver, en 2016 environ, que la chose qui me donnait le plus d’angoisse, la chose qui me donnait la plus grande détresse personnelle, était la possibilité que mes enfants grandissent, qu’ils émergent à l’âge adulte dans un monde chaotique, turbulent et très violent sans aucun sentiment d’espoir. 

Et, en tant que parent, — et je pense que c’est vrai pour tous les parents — c’était tout simplement inimaginable. À ce moment-là, j’avais travaillé sur le livre pendant de nombreuses années. J’ai décidé de changer de direction. Je l’ai commencé deux fois. J’ai jeté des dizaines de milliers de mots. J’ai alors réalisé qu’il devait porter sur l’espoir. 

Et à ce moment-là, les gens ne m’encourageaient pas beaucoup à écrire sur l’espoir. Vous savez, parce que ce n’est pas seulement une idée qui ne reçoit pas beaucoup d’attention dans les sciences sociales — même si je pense que c’est le cas dans certains segments de la science psychologique, en particulier la psychologie positive — mais elle a reçu une sorte de mauvaise publicité récemment dans le discours public comme une émotion passive, faible, distrayante, qui nous encourage peut-être à fantasmer sur l’avenir sans nous engager réellement. Et j’ai décidé que nous devions, en un sens, réinventer l’espoir, y réfléchir de manière nouvelle, le réimaginer et en faire un concept très puissant dans nos vies ; c’est pourquoi le livre s’intitule Commanding Hope. C’est un double sens. La notion d’espoir que j’ai développée est une notion qui retient notre attention, mais il y a aussi cette idée sous-jacente que l’espoir est quelque chose que nous pouvons exercer à notre guise. C’est une émotion que nous pouvons reformuler, que nous pouvons refondre et que, dans un sens, nous pouvons forcer à être une émotion puissante qui travaille pour nous, pour nous aider à relever les défis auxquels nous sommes confrontés, et à rester des agents alors que nous nous attaquons à la plus grande crise que l’espèce humaine ait jamais connue. Ce siècle est absolument crucial pour notre survie.  

J’ai passé la dernière partie du livre à essayer de cerner pourquoi je pense qu’il y a de réelles raisons d’espérer, en particulier dans les possibilités de nouveaux systèmes de valeurs — pour faire le lien avec ce que Paul vient de dire — de nouveaux systèmes de valeurs, de nouvelles compréhensions de notre identité sur cette planète qui pourraient réellement galvaniser un grand nombre, des milliards d’êtres humains à pousser dans de nouvelles directions, à sortir de cette crise dans laquelle nous sommes actuellement. 

DELARAM : En parlant d’espoir, ou de réinventer l’espoir, Paul, vous avez également participé à un projet qui a récemment été sélectionné comme finaliste pour le prix de la vision du système alimentaire de la Fondation Rockefeller. Pouvez-vous nous parler un peu de certains de ces concepts et relations qui sont au cœur de cette vision de la sécurité alimentaire et d’un traité pour un territoire ?

PAUL : Oui, eh bien, il est intéressant de noter que cela se rapporte à ce que Thomas a dit, à savoir que la Fondation Rockefeller a en fait fait fait une sorte d’étude des visions de l’avenir, et que la plupart d’entre elles se trouvent dans la science-fiction, la fiction spéculative, les films et les livres, etc. Et ils ont découvert que, je pense, 94 % de ces visions de l’avenir sont négatives. Ils étaient préoccupés par cette même idée d’avoir une vision du futur pleine d’espoir. Ils ont donc créé cette possibilité pour que les gens élaborent des visions du système alimentaire et ils ont obtenu quelque chose comme 1300 visions du monde entier ; bien, bien plus que ce qu’ils attendaient. C’était donc un bon signe en soi. 

Et notre vision, que nous avons axée sur un traité pour un territoire qui se trouve dans les prairies du sud du Canada, nous nous sommes concentrés sur certains concepts en langue crie qui sont akweous costasowan wakotowen. Et wakotowen est un mot qui, du mieux que je puisse comprendre, se rapporte à une loi sur la relation de toutes choses. On parle donc de la relation entre tous les êtres humains, mais aussi entre nous et les « quadrupèdes », les animaux, les plantes et même le monde minéral. Et donc cette idée de cette unité de toutes les choses était centrale à l’idée. Et puis akweous costasowanconsiste à mettre les choses au point, ou à les mettre en place. Le concept est donc en quelque sorte lié à ce concept de l’unité de toutes les choses, et en le plaçant au centre de notre pensée, de nos actions, nous pouvons à nouveau faire les choses correctement.

Lorsque nous avons examiné nos systèmes alimentaires dans les provinces concernées, nous avons dû remonter à la période du colonialisme. Et il semblait que le modèle colonial qui a été imposé dans les prairies était vraiment la source de tous les problèmes que nous avons aujourd’hui en termes de création d’un système alimentaire juste et durable. 

Nous voulions construire une vision d’espoir ; une sorte de vision systémique. Et la carte que nous avons créée est devenue très complexe, mais il s’agissait en fait de cette idée de changer la nature des relations humaines ; en particulier la relation entre les populations de colons et les populations autochtones. Mais nous pensions que le fait d’entreprendre un processus pour créer une conversation profonde entre les gens de la région mènerait en fin de compte à des moyens de résoudre nos problèmes dans notre système agricole et alimentaire. 

En fait, nous avons élaboré 140 lignes d’action et les avons toutes tracées, et nous avons réussi. Et il y a dix finalistes dans ce prix de la vision du système alimentaire, et il est intéressant de noter qu’ils envisagent tous, de différentes manières, un type d’approche similaire, beaucoup d’entre eux s’occupant des relations avec les populations indigènes de leur région. Ensemble, ils forment une vision passionnante et pleine d’espoir pour l’avenir dans ce domaine de l’alimentation et de l’agriculture qui est vraiment essentiel pour faire avancer la société. 

DELARAM : Oui. C’est vraiment fascinant d’entendre parler de plus en plus de choses qui nous donnent de l’espoir, alors que nous le redéfinissons aussi comme l’a mentionné Thomas. Nous le considérons comme une qualité très large et importante que nous devons tous entreprendre. 

Et Thomas, Paul a parlé de connexion et de relations. Vous avez écrit quelque chose de similaire, mais à plus grande échelle dans votre livre « Commanding Hope ». Vous avez écrit : « L’humanité ne peut pas relever et ne relèvera pas ses défis urgents si un nombre suffisant d’entre nous, issu d’un large éventail de cultures et de sociétés, ne se reconnaissent pas comme un groupe qui a un sentiment d’identité commune, faisant face à ces défis et élaborant ensemble des solutions ». Pouvez-vous développer cette idée « d’identité commune » et comment est-elle liée à la réponse à nos défis environnementaux ? 

THOMAS : Je suis donc très heureux que vous ayez posé cette question, et c’est l’une des raisons pour lesquelles j’étais très excité par cette entrevue aujourd’hui. Je ne suis pas membre de la foi bahá’íe, mais j’ai eu des amis très proches au fil des ans qui le sont. Et j’ai visité les jardins de Haïfa, par exemple, et une chose que j’ai toujours admirée et qui, je le comprends, est au cœur de la foi bahá’íe, c’est ce sentiment d’unité de l’humanité, et un sens vraiment profond de ce que j’appellerais, que j’ai commencé à appeler dans mon propre travail, un « relationnelisme profond » : les connexions entre les choses. 

Et je pense qu’une partie de la transition que nous traversons en tant qu’espèce, et qui doit se produire très rapidement — et il semble que le projet de Paul le saisisse, selon la façon dont il l’a décrit — est cette connectivité ; la connectivité entre les individus, la connectivité des êtres humains avec leur monde naturel. Je pense qu’une partie du pouvoir de la civilisation occidentale, qui est devenue une culture civilisationnelle dominante sur la planète grâce à ses technologies et à ses systèmes économiques, consiste essentiellement à considérer les choses comme distinctes, à briser les choses, à rompre certaines de ces connexions. L’individu rationnel sur le marché, les processus scientifiques d’analyse qui réduisent les choses à leur partie et comprennent ensuite comment elles sont et leurs propriétés intrinsèques, puis les combinent à nouveau en systèmes. Mais ce processus d’identification des propriétés intrinsèques des éléments, des constituants des systèmes, a été très puissant au sein de nos institutions, de nos systèmes scientifiques et de connaissances, et nous a permis de créer des moyens de manipuler la nature, d’exploiter et de dominer la nature, et aussi, franchement, de manipuler, d’exploiter et de dominer les êtres humains pour transformer la planète. Mais je pense que nous avons peut-être, de manière très puissante, atteint la fin de ce processus, car nous ne nous contentons pas de transformer la planète, nous la détruisons maintenant. Et les divisions entre nous sont devenues si profondes que nous ne pouvons plus nous comprendre efficacement. 

L’une des choses les plus frappantes, par exemple, dans cette situation politique aux États-Unis, et de plus en plus dans le monde, est la façon dont différents groupes vivent dans leurs propres « bulles épistémiques », c’est-à-dire des systèmes de connaissances isolés. Nous devons développer de nouvelles façons de nous relier les uns aux autres. 

Au cœur de ma notion d’espoir, il y a le sentiment de comprendre nos relations les uns avec les autres. Nous ne pouvons vraiment voir qui nous sommes en tant qu’individus que si nous comprenons comment nous sommes intégrés dans des communautés et des systèmes plus vastes, y compris les systèmes naturels. La civilisation humaine ne peut pas survivre si ces systèmes naturels commencent à s’effondrer, et ils commencent à s’effondrer maintenant. 

Je pense, vous savez, pour faire le lien avec ce que disait Paul, que les communautés indigènes du monde entier ont presque invariablement eu ce sentiment très profond d’être en relation avec leur environnement naturel, et nous avons beaucoup à apprendre de ces communautés sur la manière d’éveiller à nouveau ce sentiment d’ancrage dans la nature, de coopération/collaboration avec la nature, l’importance de l’épanouissement de la nature, que dans la mesure où la nature s’épanouit, nous nous épanouissons. Nous avons beaucoup à apprendre de ces cultures indigènes, et nous devons l’apprendre rapidement. 

Ma plus grande préoccupation, pour compléter ce commentaire, est que les problèmes surviennent maintenant si rapidement que les réponses que nous nous sommes engagés à apporter — que ce soit en Saskatchewan et dans les systèmes alimentaires, ou ce que nous essayons de faire avec la transition vers les énergies renouvelables — ne se produisent pas aussi vite qu’elles le devraient. Je pense qu’elles sont en fait en train de devenir incontrôlables. Et bien que nous commencions à apporter certains des changements cruciaux dont nous avons besoin, ils ne seront pas mis en place assez rapidement pour arrêter cette spirale de la mort qui semble déjà être en cours.

C’est donc là que nous devons maintenant commencer à réfléchir à des actions plus radicales, et peut-être à des transformations plus radicales, par exemple, pour repenser notre culture mondiale.

DELARAM : Je continue avec cette idée de solidarité et d’unicité que vous avez évoquée : Paul, quelqu’un qui a été inspiré par cette vision de solidarité, ou de ce qu’il a pu appeler l’unicité, était Richard St. Barbe Baker. St. Barbe Baker était connu comme l’homme des arbres pour son travail sur la perte des forêts, et il a été inspiré par les enseignements bahá’ís. Que pensez-vous que sa vie et son travail peuvent nous apprendre aujourd’hui sur la façon d’œuvrer pour une nouvelle relation avec l’humanité et l’environnement naturel, comme le mentionnait Thomas ?

PAUL : Oui, eh bien St. Barbe Baker était vraiment un être humain remarquable à bien des égards. Vous savez, je pense qu’il était un scientifique, mais il était aussi un visionnaire ; presque comme un mystique et un homme d’action. Et je pense que…, vous savez, j’ai beaucoup pensé à réexaminer sa vie et ce qu’il a accompli et il était tellement en avance sur son temps. Je veux dire qu’il parlait de choses comme le changement climatique, la perte de biodiversité, les migrations massives de populations humaines, etc. il y a une centaine d’années. Il y a une centaine d’années, il parlait du changement climatique, de la perte de biodiversité, des migrations massives de populations humaines, etc. 

Dans sa vie, je pense qu’il a accompli certaines choses, mais il a aussi eu bien des frustrations parce que les gens n’écoutaient tout simplement pas. Comme l’a dit Thomas, cela n’allait pas assez vite. Il ne se passait rien à ce moment-là. Mais il a pu voir, grâce à son expérience en Afrique du Nord, ce qui allait se passer parce qu’il y avait déjà cette expansion du désert, et les gens commençaient à migrer hors des zones plus sèches. 

Il y avait beaucoup de frustration dans sa vie. Et par rapport à cette idée d’espoir, je pense qu’il n’a jamais abandonné cet espoir. Mais j’ai trouvé intéressant que si vous regardez ce qu’il nous a légué, quarante ans après sa mort, ce sont peut-être certaines des petites choses qu’il a faites qui ont eu la plus grande portée. En écrivant ce livre, j’ai donc découvert un certain nombre de personnes qui sont actives aujourd’hui et qui ont été inspirées, dans leur jeunesse ou dans leur enfance, par, par exemple, une entrevue radiophonique qu’elles ont entendue. Ce type, par exemple, était australien et il visitait une ferme, une ferme voisine. Son père était agriculteur. Et il a vu une vieille pile de livres dans une remise que cet autre type avait. Il est entré dans la remise et il a vu sur cette pile un livre intitulé « Sahara Challenge » de Richard St. Barbe Baker. Il l’a pris au hasard et a décidé de devenir forestier, et s’est engagé dans la récupération de la forêt et du désert en Afrique du Nord, et il a très bien réussi dans cette entreprise. 

D’autres personnes comme Felix Finkbeiner, qui était un élève de l’école primaire qui a entendu parler du travail de Richard St. Barbe Baker et a écrit un article pour sa classe, je crois que c’était en quatrième année, et a décidé de lancer un mouvement d’enfants pour planter des arbres. Et ils ont maintenant quelque chose comme 46 000 enfants ambassadeurs de l’environnement dans cette organisation appelée Plantons pour la planète. Ils ont donc repris le programme des Nations Unies pour un milliard d’arbres et prévoient maintenant d’essayer de planter un trillion d’arbres. 

Ainsi, certaines des petites choses que St. Barbe Baker a faites, comme une interview ou un petit article qu’il a écrit, cela semblait assez insignifiant, s’est avéré avoir le plus d’impact. Et dans un sens, je pense que son œuvre est en fait son histoire ; juste une personne qui consacre sa vie entière, met tout ce qu’elle a dans ce processus de transformation, « Comment puis-je contribuer d’une manière ou d’une autre ? » Et jusqu’à l’époque où il avait 92 ans et qu’il faisait son dernier tour du monde en fauteuil roulant en essayant d’amener les enfants à planter des arbres et ainsi de suite, son effort héroïque avait presque un caractère pathétique ; je le dis comme ça parce que c’était juste un petit homme ratatiné qui ne voulait pas abandonner la partie. Et je pense que c’est vraiment une qualité importante, c’est juste une question d’être constant et de continuer à travailler pour atteindre cet objectif de transformation. 

Pour moi, il incarne donc une qualité dont nous avons vraiment besoin aujourd’hui. 

DELARAM : C’est tellement vrai. Et cela rassemble beaucoup d’éléments dont nous avons parlé et qui ont également été évoqués par les personnes qui, au fil du temps, nous ont tant appris et nous ont aidés à agir, et aussi maintenant que la pandémie a lieu, comment les choses sont bousculées. Et je pense qu’il y a plus d’appels à l’action que jamais auparavant.

Et en y réfléchissant, Thomas, dans l’épilogue de votre livre, vous dites que la pandémie pourrait catalyser un changement urgent des valeurs morales collectives de l’humanité, de ses priorités et de son identité et de son sentiment d’appartenance à une communauté. Avez-vous des réflexions finales dont vous aimeriez nous faire part à ce sujet ?  

THOMAS : Eh bien, la pandémie est un moment extraordinaire de l’histoire de l’humanité. Et nous ne savons pas vraiment quelles seront les conséquences finales. Je pense que le monde, jusqu’au moment où la pandémie s’est produite, était assez fermé ; c’est comme si toutes les pièces étaient verrouillées ensemble et très rigides, et nous semblons être sur cette trajectoire inexorable d’augmentation des émissions de carbone sans savoir clairement comment nous pourrions nous en sortir. Une trajectoire inexorable de dommages croissants aux systèmes naturels, de polarisation croissante au sein de nos sociétés ; un fossé grandissant entre les riches et les pauvres. Et avec la pandémie, c’est presque comme si toutes les pièces étaient soudainement en mouvement et que les choses étaient débloquées. 

Nous ne savons pas comment elles vont se reconfigurer complètement. Je veux dire que nous pourrions revenir à quelque chose — il est fort probable que nous reviendrons à quelque chose qui ressemble un peu à ce que nous étions — avec beaucoup de ses pathologies. Mais il y a aussi des possibilités maintenant pour une reconfiguration et un changement plus radicaux. Je veux dire, quand on y pense, ce qui s’est passé entre mars, mi-mars et mi-avril de cette année, est sans précédent dans l’histoire de l’espèce humaine. En quelques semaines, près de 4 milliards de personnes ont été enfermées sur la planète. Nous n’avons jamais rien vu de tel dans le passé où une si grande partie de la population humaine a changé son comportement plus ou moins instantanément comme cela. 

Cela suggère donc qu’il existe des possibilités de changement sur la planète qui n’existaient pas auparavant. C’est un moment vraiment sans précédent dans l’histoire de l’espèce. La pandémie a montré très clairement que nous sommes dans une situation de destin commun sur cette planète. Nous devons régler ce problème à l’échelle mondiale, autrement il va se poursuivre. Et si nous n’éliminons pas le coronavirus, ou si nous ne le contrôlons pas dans toutes les régions de la planète, il réapparaîtra sous une forme mutée et nous infectera à nouveau. 

Il en va de même pour le changement climatique, soit nous allons le résoudre collectivement, soit nous allons tous en souffrir. Les gens me demandent parfois : « Où puis-je aller ? » Voulant dire « Où puis-je aller quand les choses commencent à s’effondrer ? Lorsque le changement climatique est si grave et que les autres problèmes sont si graves que les sociétés commencent à se désintégrer. » Et vous savez quoi ? Je leur dis : « En fait, il n’y a pas d’endroit où vous pouvez aller parce que le changement climatique va affecter la planète entière. » Il affecte la planète entière maintenant. Donc soit nous allons — et cela nous ramène à nouveau à la question du sentiment d’identité commune sur cette planète, du sentiment d’unité à l’échelle de l’espèce, de solidarité — soit nous allons vivre ensemble et prospérer ensemble sur cette planète, soit mourrons-nous ensemble. Et je pense que cette admission commence à se manifester de manière beaucoup plus forte, en partie à cause de la pandémie. 

Et maintenant, nous sommes également connectés ensemble de manière extraordinaire sur toute la planète en termes de transferts d’informations et de matériel, mais surtout de transferts d’informations et de communication autour de la planète. Et nous avons en outre, enfin, cette compréhension scientifique assez claire de la nature des défis auxquels nous sommes confrontés, par opposition, disons, à ce qui était vrai pendant la peste noire au début de l’Europe moderne, lorsque les gens ne comprenaient pas vraiment ce qui se passait et qui dévastait leurs sociétés. Nous avons en fait assez bien compris cela, et nous savons en quelque sorte ce que nous devons faire pour résoudre ces problèmes. 

Nous avons donc cette situation de destin commun, nous avons cette connectivité extraordinaire, et nous avons la connaissance scientifique de ce que nous devons faire. Cela nous met dans une situation totalement inédite qui, je pense, crée la possibilité d’une transformation majeure de notre civilisation. Si nous saisissons cette possibilité, je pense que la question reste ouverte, mais c’est une possibilité qui n’a jamais existé auparavant. Et pour moi, c’est une vraie raison d’espérer. 

DELARAM : Eh bien, je suis d’accord. Et comme nous arrivons à la fin de notre conversation, je me dis que, tout comme vous l’avez dit, Paul, parfois les petites choses peuvent aller loin. Et j’espère que notre conversation d’aujourd’hui pourra, d’une manière ou d’une autre, amener nos auditeurs à réfléchir sur les questions que nous avons mentionnées et sur les choses qui sont nécessaires pour que ces changements et cet espoir se manifestent réellement dans l’humanité, et pour que nous saisissions cette occasion, comme vous l’avez mentionné, pour apporter ce changement si nécessaire et pour que nous en soyons les agents. 

Je tiens à vous remercier tous les deux pour le temps que vous nous avez consacré aujourd’hui. Et je ne sais pas si vous avez de dernières réflexions à nous communiquer avant de terminer. 

PAUL : Merci beaucoup. Oui, je sens qu’il y a des mouvements incroyables qui se produisent. Je suis sur l’île de Molokai, qui est actuellement la plus hawaïenne des îles hawaïennes. Et j’observe ce mouvement qui se propage dans la communauté à plusieurs niveaux. Les gens essaient vraiment de répondre aux questions « Comment pouvons-nous rendre notre communauté durable ? » « Comment pouvons-nous construire le type de relations dont nous avons besoin ? Comment pouvons-nous approfondir les conversations sur ces préoccupations que nous avons à propos de l’avenir, en particulier autour de la question des enfants et des jeunes ? » Et je constate que c’est la chose qui attire vraiment l’attention des gens, la question : « Qu’allons-nous faire pour nos enfants ? Qu’est-ce qui se passe avec nos enfants ? »

Je pense donc qu’il y a une grande possibilité de se concentrer sur le bien-être des enfants et leur avenir. Et cela réveille un peu les gens, comme le disait Thomas tout à l’heure à propos de sa propre famille et de la façon dont cela le motive. Je suis donc dans une petite communauté, et je vois que cela est une question qui anime les gens. Et je pense que c’est un signe d’espoir. 

THOMAS : Pour ajouter rapidement deux points, je pense que la communauté bahá’íe a beaucoup à apporter ici, et on ne comprend pas bien comment la foi et la culture bahá’íes ont en quelque sorte été les pionniers de nombre de ces idées et concepts. Et je pense que les bahá’ís ont un rôle important à jouer pour transmettre ce message au monde entier. En fait, j’ai même envisagé d’écrire sur la foi bahá’íe dans Commanding Hope, mais j’avais déjà dépassé la longueur prévue de mon texte. C’est mon premier point.

Et le deuxième, pour reprendre ce que Paul a dit, il y a quelque chose de très intéressant qui se passe dans les îles du monde entier. C’est vrai sur l’île de Vancouver où le mouvement vert progressiste semble se développer beaucoup plus rapidement que partout ailleurs ; sauf peut-être sur l’île du Prince-Édouard, de l’autre côte du pays, et puis à Hawaï, comme Paul le suggérait sur certaines des îles, et, fait intéressant, même le Royaume-Uni est en avance d’une certaine manière en ce qui concerne ses plans concernant le changement climatique.

Peut-être que le fait d’être sur une île donne aux gens un sentiment de vulnérabilité, mais aussi un sentiment de faire partie d’une même communauté face à ces problèmes, et cela pourrait être communiqué plus largement. Mais merci beaucoup pour cette belle conversation.

PAUL : Oui.

DELARAM : Merci encore.