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La jeunesse, la religion et le changement social

Le présent document de réflexion a pour but de faire état des perspectives qui sont ressorties d’une série de conversations avec des jeunes de diverses régions du pays, au cours desquelles ils ont exploré les liens qui existent entre la jeunesse, la religion et le changement social. La communauté bahá’íe du Canada a appuyé une série d’échanges intitulés « L’esprit de transformation sociale ». Elle comportait presque une douzaine de conversations qui ont eu lieu dans diverses villes du Canada1. Nous explorerons plus bas quatre questions générales, mais interreliées: pourquoi est-il important que les jeunes participent au changement social? Pourquoi les jeunes choisissent-ils de participer, ou non, au changement social? Quand la religion est reléguée à la vie privée, quelles sont les conséquences pour la participation des jeunes? Quelles perspectives la religion offre-t-elle aux jeunes qui participent à la transformation sociale?


Dans le contexte du présent texte, nous utiliserons le mot « jeune » pour nous référer à ceux qui ont entre 15 et 30 ans. De notre point de vue, la religion est un système de connaissances et de pratiques qui sert à traduire les enseignements moraux et spirituels en une réalité sociale. La religion ne se réduit évidemment pas à cette définition, mais celle-ci nous fournit un cadre de référence pour explorer la relation qui existe entre la religion et le changement social. Nous pensons que les processus de transformation sociale sont animés par une vision de la société qui est caractérisée par l’unité, la justice, l’amour, la coopération, le soutien mutuel et l’élimination des préjugés et des barrières sociales.

L’importance de la participation des jeunes dans la transformation sociale

L’expérience a montré que la période de la jeunesse est caractérisée par l’enthousiasme, l’idéalisme, un désir d’apprendre, une soif de connaissances, et un désir de justice qui peuvent encourager des gens de tous âges à participer au développement de leur collectivité. C’est peut-être pour ces raisons que les jeunes ont été et sont toujours aux premiers rangs des mouvements qui visent à changer la société. Il est toutefois tout aussi clair que bien des jeunes ne se sentent pas liés à leur famille, à leur école et à leur collectivité et ne se sentent pas habilités à participer à la vie de la société.

Il y a bien des raisons d’encourager les jeunes à participer aux processus de changement social. En tant que citoyens de cette planète et que membres de la famille humaine, tous ont le droit et la responsabilité de contribuer à l’amélioration du monde. Les jeunes sont les dirigeants et les décideurs de la société à venir, et, par conséquent, leur participation active est essentielle pour que les réalisations d’une génération ne soient pas perdues par la génération suivante. Les jeunes, qui subissent souvent les conséquences les plus directes de problèmes sociaux, comme la violence et le chômage, et d’une culture de consommation agressive, ont un point de vue unique à offrir sur l’état de notre société, à titre de protagonistes actifs du changement plutôt que de simples bénéficiaires. Enfin, les jeunes sont dans la fleur de l’âge et ils ont une responsabilité et une chance particulières de contribuer au bien de leur collectivité, pouvant avoir une portée de longue durée sur leur vie d’adulte.

Sources d’aliénation des jeunes

Pourquoi les jeunes sont-ils si nombreux à ne pas participer aux processus de transformation sociale? Certains jeunes disent ne pas avoir voix au chapitre dans la société, ne pas être écoutés et ne pas avoir le langage nécessaire pour s’exprimer. D’autres disent que la notion populaire selon laquelle la jeunesse est une période consacrée à la poursuite du plaisir et durant laquelle on devrait remettre les responsabilités à plus tard a une portée sur la perception que les jeunes ont d’eux-mêmes et que les adultes ont d’eux. D’un point de vue plus fondamental, bien des jeunes qui sont généralement satisfaits d’explications superficielles de problèmes complexes disent ne pas être inspirés par les discours courants sur le changement social ou par les occasions limitées qui s’offrent à eux.

Parmi ceux qui sont engagés au changement social, ils sont nombreux, et cela peu importe leur affiliation religieuse et leur système de croyances, à être animés par une vision de la société qui est caractérisée par des valeurs spirituelles, comme l’unité, la justice, l’amour, la coopération, le soutien mutuel, l’élimination des préjugés et des barrières sociales. Mais ces aspects vitaux de la construction communautaire sont rarement reflétés dans les discours sur le progrès social, qui sont plutôt axés sur la croissance économique et le pouvoir politique. Quand on ne tient pas compte des dimensions spirituelles du changement social, les conversations sur le changement risquent de demeurer superficielles, techniques et uniquement accessibles à quelques spécialistes. L’importance du comportement personnel et des relations de coopérations est souvent reléguée au second plan. Trop souvent, les conversations sur le changement social deviennent abstraites, et on perd de vue la question plus générale de savoir pourquoi il est important. Cela peut engendrer l’apathie et l’aliénation.

Une question qui a été examinée durant la série de conversations est : pourquoi les questions spirituelles et éthiques ne sont elles pas abordées dans le discours public courant sur le changement social? Une des raisons avancées est qu’il n’y a pas de consensus sur ce que des mots comme « unité » et « justice » signifient et qu’il est difficile de les mesurer. Il est souvent plus facile de parler d’aspects plus visibles de la réalité et d’indicateurs du changement social qui peuvent être mesurés. Une autre raison pour laquelle les idées spirituelles ne font pas partie de la conversation dominante sur le changement social est qu’elles viennent principalement de la religion et que celle-ci est généralement perçue, jusqu’à un certain point justement, comme une source de conflits. En outre, les valeurs spirituelles ne sont pas toujours présentes dans les discours habituels ou dans les points de vue sur la religion elle-même, et dans lesquels les coutumes et traditions peuvent s’attirer une plus grande attention que les principes moraux qui sont à leur coeur.

Les efforts pour reléguer la religion sur le plan de la vie privée ont eu un effet négatif non intentionnel pour les jeunes. Premièrement, les jeunes qui sont religieux disent qu’ils se sentent marginalisés de la conversation publique dominante et obligés de souscrire à deux ensembles de croyances, selon qu’ils sont en public ou en privé, engendrant en eux un désarroi émotif. Deuxièmement, certains jeunes grandissent au sein de collectivités confessionnelles qui sont repliées sur elles-mêmes et se préoccupent principalement de leurs membres et moins de questions de transformation sociale. Ces collectivités peuvent créer des conditions où les préjugés et les malentendus sur les étrangers prolifèrent. En limitant le discours religieux à la vie privée, il est possible qu’on favorise les divisions sociales, le fondamentalisme et une attitude suspicieuse. Une troisième conséquence du confinement de la religion à la sphère privée est qu’elle se voit divorcée d’une vision de transformation collective et en vient à s’intéresser uniquement à l’épanouissement individuel, devenant dans certains cas virtuellement indiscernable de biens et services offerts sur le marché.

Une autre conséquence du fait qu’on limite les discussions sur la religion à la maison et aux lieux de culte est que bien des jeunes n’ont pas accès aux connaissances et aux concepts religieux. Quand elles sont jumelées à la pensée scientifique, les connaissances religieuses ont le potentiel de fournir aux jeunes une structure morale, un discours complet leur permettant de comprendre leur vie, et un cadre de référence servant à guider leurs décisions. L’absence d’outils permettant de donner un sens à leur vie engendre ce que certains appellent un vide spirituel, un manque de clarté, la confusion, l’apathie et le désespoir, des conditions qui sont généralisées. L’absence de structure morale, de convictions spirituelles profondes et de valeurs clairement énoncées rend les jeunes plus susceptibles d’être manipulés par les fortes influences, comme l’égoïsme et le matérialisme, dont se servent des institutions et des organisations qui ont des programmes convaincants. Ces influences ne sont pas toujours faciles à déceler, elles peuvent être subies passivement et elles érodent les structures morales.

La religion offre des ressources spirituelles et intellectuelles pour la transformation

La religion fournit des ressources spirituelles et intellectuelles permettant aux jeunes de donner un sens à leur vie et de participer à la transformation de la société. Elle fournit des moyens pour aider les jeunes à choisir l’espoir plutôt que le désespoir, l’amour plutôt que la haine, la participation plutôt que l’apathie et l’indifférence. Elle offre aussi la vision d’une société à laquelle tous participent plutôt qu’un petit nombre. Dans le domaine du service des autres, les collectivités confessionnelles peuvent nourrir un sentiment d’amitié, de solidarité et d’unité qui est essentiel à un changement social. Ce thème suscite un certain nombre de questions. Quel est l’aspect de la religion qui donne de l’espoir et favorise la participation? Comment la religion encourage-t-elle un esprit d’amitié et de solidarité et un sentiment d’appartenance commune? Quel rôle l’amitié, la solidarité et l’unité jouent-elles dans la transformation sociale? Comment un plus grand nombre de jeunes pourraient-ils puiser dans les ressources et les points de vue spirituels offerts par la religion, indépendamment de leurs propres milieu et affiliation?

Plusieurs jeunes ont dit qu’ils avaient décidé de ne pas participer à la transformation sociale parce qu’ils ne voyaient pas que leurs actions pouvaient changer quoi que ce soit dans le monde. Ils se demandent : comment puis-je m’assurer que mes actions comptent pour quelque chose? Pourquoi devrais-je agir, si je ne peux percevoir de changement? Les perspectives offertes par la religion peuvent cependant aider à conférer un sens aux actions même les plus petites. La perspicacité spirituelle donne aux jeunes d’autres critères pour évaluer la portée de leurs actions. Elle les aide à considérer non seulement le résultat de leurs actions, mais aussi l’esprit dans lequel ils ont agi, et le contexte plus général de la transformation dans lequel ils se trouvent. Les jeunes disent que des actions en apparence insignifiantes — comme préparer de la nourriture, passer du temps avec de jeunes enfants ou écouter quelqu’un qui tente d’expliquer son point de vue — quand elles sont faites avec amour, contribuent à bâtir une communauté capable de surmonter les obstacles potentiels et les distinctions de race, de religion et de culture. Comprendre le pouvoir des actions les plus petites permet à un plus grand nombre de personnes de tous les horizons de participer dans la mesure qu’elles le peuvent.

Une autre question avec laquelle les jeunes sont aux prises est la suivante. Comment les jeunes peuvent-ils dépasser les actions sporadiques et s’engager à un processus de transformation sociale à long terme qui pourra ne pas produire de résultats immédiats? La religion fournit une vision de l’existence humaine qui va au-delà des besoins et des exigences de la vie de tous les jours. Il faudra sans doute des générations et une vision à long terme pour créer une société qui est caractérisée par la justice, l’unité et la coopération. Mais armé d’une vision à long terme, il est plus facile de faire les sacrifices nécessaires à la réalisation d’objectifs difficiles. Aucun grand mouvement de transformation, que ce soit l’établissement de gouvernements démocratiques, l’abolition de l’esclavage ou l’établissement du droit de vote des femmes n’a pu être mené à bien sans sacrifices. Pour réaliser un but important, il faut sacrifier son temps, ses ressources et ses habitudes de pensée. Les individus, les communautés et les institutions doivent aussi faire des sacrifices pour répondre aux problèmes comme la durabilité écologique ou la réduction des extrêmes de richesse et de pauvreté. Ainsi, les perspectives offertes par la religion offrent une vision à long terme du progrès, et cela aide les jeunes à comprendre l’importance du sacrifice dans le contexte des processus de transformation sociale.


La Communauté bahá’íe du Canada collabore avec un certain nombre de personnes à l’élaboration de contributions à la réflexion sur des questions importantes pour la société.

Ce document présente une réflexion qui aide à éclairer le travail de notre communauté pour articiper aux discours publics du Canada. Il ne s’agit pas d’un exposé de position ou d’une déclaration officielle de la Communauté bahá’íe, mais plutôt d’un ensemble de réflexions qui s’appuient sur les enseignements bahá’ís et l’expérience de la communauté alors qu’elle s’efforce de les appliquer à l’amélioration de la société.

Vous pouvez adresser vos propres réflexions ou commentaires sur ce document, en écrivant à affairespubliques@bahai.ca.