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Citoyenneté et inclusion

À mesure que le mouvement des populations s’accélère partout dans le monde, toutes les sociétés doivent s’adapter aux perturbations et aux nouvelles pressions qui s’exercent sur elles. Depuis que, dans les années 60, des changements dans la législation de l’immigration ont ouvert le Canada aux différents peuples du monde, la population du pays est devenue de plus en plus diverse du point de vue des races et des cultures. Cela a aussi posé les éternelles questions sur notre identité en tant que pays, ce que cela signifie d’être Canadien, et comment favoriser l’harmonie entre les différentes cultures qui forment notre pays : les cultures autochtones, les francophones, les anglophones et les gens des différents groupes arrivés plus récemment. Beaucoup maintenant demandent comment nous pouvons devenir une société plus inclusive. Ce qui, par conséquent, nous amène à nous demander ce que cela signifie d’être inclusif, et comment favoriser l’inclusion.


Ce document essaie d’apporter une modeste contribution à cette conversation en cours, en s’inspirant des enseignements bahá’ís et en s’appuyant sur les efforts de la communauté bahá’íe du Canada qui tente de mettre en application le principe de l’unicité de l’humanité — un concept fondamental de ces enseignements — dans la vie de sa communauté. L’interdépendance et la complexité d’un monde de plus en plus caractérisé par la mondialisation représentent le futur de notre vie collective sur cette planète. C’est une tendance historique que peu de personnes peuvent contester. Au lieu de réagir négativement face à cet état de choses, nous pouvons accueillir favorablement la diversité des peuples qui, avec leurs différentes caractéristiques, viennent enrichir notre société. Un Canada plus inclusif représente un effort innovant permettant d’apprendre comment la coopération, la réciprocité et l’entraide au sein d’une communauté humaine de plus en plus diverse, peuvent être bénéfiques à tous.

Par conséquent, le processus favorisant l’inclusion, tel que nous le concevons, est lié à l’élargissement de la base de la société en réponse à un monde en constante évolution. Dans un monde qui est de plus en plus interconnecté, il y a un besoin urgent de nous écouter les uns les autres, de participer au dialogue par-dessus les barrières sociales et de renforcer les liens de solidarité parmi les divers groupes et les différents peuples. Ce processus ne peut pas être accompli seulement par des lois et des directives. Le défi doit être relevé volontairement par les individus, les communautés et les institutions qui apprennent comment exploiter la diversité pour bâtir une société plus unie et prospère.

Dans ce document, nous explorons les aspects d’une vision de l’inclusion qui englobe ces différents acteurs de la société, en insistant sur des questions qui demandent à être approfondies. Nous avons publié d’autres réflexions sur un certain nombre de thèmes ayant trait à la réconciliation entre autochtones et non-autochtones, et sur le rôle de la religion dans l’engagement civique. Ces contributions ont été façonnées par l’expérience des communautés bahá’íes dans tout le pays, qui cherchent à être accueillantes pour tous et à représenter cette diversité dans les organes élus.

Les individus

Nous devons d’abord reconnaître qu’il peut être très difficile de définir l’inclusion. En fait, il est souvent plus facile de déterminer comment certaines personnes et certains groupes sont exclus de la participation à la vie de la société. Par conséquent, une façon d’examiner l’inclusion est de chercher comment éliminer les barrières sociales qui empêchent certaines personnes de contribuer à la vie de la société. Les préjugés sont une de ces barrières. Le problème des préjugés doit être abordé dans les médias et par les lois du gouvernement, et aussi en aidant les gens à réfléchir sur leurs idées et leur comportement. Pour certains, les préjugés sont exprimés ouvertement par des actes de discrimination, des paroles haineuses, et du harcèlement en ligne.

Les préjugés peuvent toutefois aussi être exprimés de façon plus subtile, sous forme de présuppositions ou de stéréotypes qui se manifestent par des idées préconçues inconscientes au sujet de certains groupes de personnes. Comment pouvons-nous aider les gens à réfléchir plus profondément sur leurs idées et leurs comportements envers d’autres groupes, pour que les préjugés conscients ou inconscients puissent être éliminés? Quels types de conversations peuvent favoriser ce processus?

Une de nos observations tirées de notre participation à des conversations qui tentent de contester les préjugés sous-jacents est que l’on doit donner priorité aux expériences de ceux qui en ont subi les effets. Une telle approche est tout à fait acceptable. En effet, comment les gens pourraient-ils apprendre la vérité sur les préjugés s’ils ne connaissaient pas le point de vue de ceux qui en ont été euxmêmes victimes? De plus, il faut du courage pour parler d’une telle expérience, et des efforts particuliers sont souvent faits pour créer des espaces où ces voix peuvent se faire entendre. Cependant, cette approche peut parfois aller si loin que l’on décourage les autres de parler ou qu’on leur interdit de le faire. Dans ces cas, le pouvoir de la concertation et du dialogue de promouvoir la compréhension mutuelle n’est pas complètement libéré. Comment pourrait-on développer ce type de dialogue, pour que chacun puisse être entendu, écouté, et compris? Quel ton et quel langage adopter dans ces conversations pour aider les participants à rejeter les idées préconçues et à en adopter de nouvelles?

Comment apprendre à accorder notre gamme complexe de caractéristiques identitaires avec celles des gens que nous côtoyons au travail et avec qui nous vivons chaque jour? Il y a un grand nombre de caractéristiques que nous emportons avec nous chaque jour : notre race, sexe, culture, classe sociale, nationalité, religion et profession. Elles constituent des éléments importants de nos vies, et elles contribuent à notre sentiment d’appartenance au monde. Cependant, tout au long de l’histoire beaucoup de penseurs ont exhorté les gens à subordonner leurs diverses attaches sociales à leur identité commune en tant qu’êtres humains. Un auteur contemporain nous a appelés à résister à « la miniaturisation des êtres humains » qui résulte du fait de limiter nos liens de solidarité à ceux qui font partie d’un groupe étroit. Pour un grand nombre de personnes, notre identité commune en tant qu’êtres humains est liée à la prise de conscience de notre réalité spirituelle — l’âme — qui est essentiellement noble, et qui mérite le respect et la dignité.

Même lorsque nous reconnaissons notre humanité commune et que nous essayons d’utiliser notre « vision intérieure » — comme a dit un philosophe — pour imaginer le monde du point de vue des autres, il y aura toujours des questions sur lesquelles nous ne serons pas fondamentalement d’accord. En effet, quelqu’un peut trouver déplaisantes ou répréhensibles les coutumes d’un autre groupe de personnes. Que doivent faire les individus face à ces sentiments et à ces comportements? Il y a ceux qui préconisent la tolérance comme solution, indiquant que — dans les limites de la loi — nous devons accepter les nombreuses différences qui existent dans la société, et essayer de coexister pacifiquement. La vertu de tolérance peut aider les gens à devenir plus ouverts d’esprit, à s’abstenir de juger lorsqu’ils sont confrontés à la différence, à être patients et indulgents face à ce qu’ils ne comprennent pas ou qu’ils ne considèrent pas nécessairement comme important. Apprendre à tolérer les idées et coutumes qui ne nous importent pas est fondamental pour préserver la liberté de pensée et d’expression au sein de la société. Pouvons-nous toutefois aspirer à quelque chose de plus que la tolérance dans nos relations avec les autres? Quels comportements et pratiques pourraient favoriser une plus grande compréhension et un plus grand respect de ceux qui sont les plus différents de nous?

La communauté

Favoriser l’inclusion dans la société doit clairement aller au-delà des convictions, des comportements et des pratiques de chacun. Cela comprend aussi des changements au niveau collectif, dans les communautés où nous vivons. Après tout, une communauté a ses propres qualités et caractéristiques qui se manifestent dans une culture commune. C’est un réservoir d’action collective et de mouvements sociaux qui peuvent opérer des transformations fondamentales dans la vie de la société. Les gens contribuent à définir leur environnement social et culturel, et, réciproquement, la société a un effet sur les gens. Par conséquent, comment pouvons-nous décrire les caractéristiques d’une communauté qui encourage l’active participation de tous ses membres?

Depuis les années 70, le multiculturalisme est devenu la marque du discours canadien, de façon telle qu’il a permis le développement de communautés favorisant l’inclusion. Au Québec, l’idée similaire de « l’interculturalisme » est née de l’expérience à promouvoir la cohésion sociale. Ces concepts viennent de la conviction que le fait de reconnaître la valeur de cultures différentes aide les nouveaux venus à participer activement à la vie de la société canadienne. On apprend aux gens à respecter les différences et à les honorer dans les communautés, les lieux de travail, et la vie politique. Le multiculturalisme et l’interculturalisme ont aidé la société canadienne à concilier la recherche de l’harmonie sociale avec la reconnaissance publique d’une population diverse.

La prochaine frontière du multiculturalisme, comme l’a affirmé un éminent philosophe, est la diversité religieuse et laïque. La liberté de religion est reconnue au Canada comme un droit fondamental, qui protège à la fois les droits des personnes religieuses qui ont leurs convictions et les expriment par la pratique, et ceux des personnes non religieuses qui ont diverses opinions sur les questions de moralité et d’éthique. Ces droits s’opposent parfois à d’autres droits des personnes. La principale méthode pour résoudre de tels conflits est tout simplement d’équilibrer les droits qui sont conflictuels et de faire des adaptations raisonnables dans les cas exceptionnels. Cette approche, bien qu’elle soit parfois nécessaire, n’est pas toujours la plus constructive. Il faut aussi créer des espaces pour le dialogue, ce qui permettrait aux gens d’examiner les bases et les points communs reliant les idées et les pratiques traditionnelles religieuses et laïques. Il ne sera pas toujours possible de parvenir à un accord, mais le processus même de parler ensemble engendre la compréhension mutuelle et établit des domaines d’entente.

Une des conditions qui limite le dialogue constructif est l’existence d’une culture de débat contradictoire. Si on suppose que les groupes ont toujours des conflits d’intérêts, ils finissent par s’enliser dans une attitude antagoniste les uns envers les autres. Une mentalité basée sur l’opposition a une influence sur notre politique et notre discours public, ainsi que sur le processus du recours à des moyens juridiques pour remédier aux injustices. En effet, la souffrance, les délais, et les coûts entraînés par les recours en justice liés aux revendications territoriales, à la reconnaissance du mal causé par les pensionnats indiens, et quelques cas récents concernant la liberté religieuse, peuvent développer, chez les groupes concernés, un sentiment d’aliénation et de malaise envers la société et ses institutions. Il est urgent de trouver d’autres solutions aux manifestations, aux recours en justice, et à la politique partisane pour résoudre les conflits entre les groupes.

Une dernière question concernant la communauté est celle d’améliorer les conditions matérielles de tous ses membres. Il ne suffit pas de célébrer la diversité religieuse et culturelle, si les groupes minoritaires vivent dans la pauvreté ou s’ils sont l’objet de discrimination systématique. L’histoire a montré que la rancoeur, la peur et la méfiance se développent en même temps qu’augmentent l’inégalité des ressources et la marginalisation sociale. C’est un problème que nous devons tous essayer de résoudre avec beaucoup de nouveaux arrivants au Canada, avec les autochtones, et les personnes qui ont perdu leur emploi à cause de changements économiques. Il est important que la façon dont nous parlons de la diversité soit appariée avec des mesures concrètes qui favorisent l’égalité économique et assurent la dignité humaine de tous ceux qui partagent cette terre.

L’inclusion et l’unité

Dans ce document, nous vous avons mentionné quelques aspects de notre vision d’une société inclusive et ce que cela exige de nous, individuellement et collectivement. Au coeur des enseignements bahá’ís et de l’expérience de notre communauté se trouve le concept de l’unicité de l’humanité — selon lequel, malgré notre grande diversité, nous faisons partie de la même famille humaine et nous devons apprendre à vivre ensemble en étant pleinement conscients de notre interdépendance. C’est un concept qui existe depuis longtemps au Canada. Plusieurs traditions de la pensée constitutionnelle autochtone se réfèrent à un ordre social conçu pour le bien-être de toute notre famille, les membres de la famille humaine avec qui nous partageons la terre. Comment, en fait, pouvons-nous devenir plus conscients de cette conception de notre société dans notre relation avec les nouveaux arrivants et les étrangers?

L’inclusion est plus que la simple décision d’accepter la diversité; elle implique que nous nous alignions avec les forces historiques qui rapprochent de plus en plus les êtres humains. La tendance générale qui est de justifier l’inclusion en faisant appel à l’intérêt personnel des individus pourrait n’être finalement qu’une solution à court terme. Nous devons plutôt faire appel à d’autres sources de motivation : l’attirance qu’exerce sur les individus une conception du progrès social, le sentiment d’avoir un objectif commun, et l’attrait des principes de solidarité humaine. De cette façon, nous découvrirons des réservoirs de bonne volonté, d’espérance, et une volonté commune de bâtir un monde meilleur pour les générations futures.


La Communauté bahá’íe du Canada collabore avec un certain nombre de personnes à l’élaboration de contributions à la réflexion sur des questions importantes pour la société.

Ce document présente une réflexion qui aide à éclairer le travail de notre communauté pour participer aux discours publics du Canada. Il ne s’agit pas d’un exposé de position ou d’une déclaration officielle de la Communauté bahá’íe, mais plutôt d’un ensemble de réflexions qui s’appuient sur les enseignements bahá’ís et l’expérience de la communauté alors qu’elle s’efforce de les appliquer à l’amélioration de la société.

Vous pouvez adresser vos propres réflexions ou commentaires sur ce document, en écrivant à affairespubliques@bahai.ca.